Cinq thèses sur le capitalisme algorithmique et l'après-COVID-19

§1 Dans son live The Age of Surveillance Capitalism (2019), Soshana Zuboff décrit l'émergence d'un nouveau stade du capitalisme basé sur l'extraction massive de données, la prédiction et le contrôle des comportements des individus. Nous sommes entrés dans cette nouvelle phase du capitalisme dès 2007, mais la présente crise de COVID-19 consolidera ce système et l'emprise de ses mécanismes sur les institutions publiques, les organisations et les interactions sociales.

§2 L'hégémonie des plateformes numériques, l'économie collaborative, le big data, le digital labor, la gouvernance algorithmique, le développement accéléré de l'intelligence artificielle, l'Internet des objets et la "4e révolution industrielle" sont différentes facettes du "capitalisme algorithmique", terme que j'utilise pour mettre l'accent sur l'optimisation des Moyens de Production Algorithmique (MPA) comme principal levier d'accumulation du capital. Les MPA ont une incidence majeure sur tous les secteurs de l'économie, la sphère politique, les relations à l'environnement, la reproduction sociale et la vie quotidienne.

§3 Le capitalisme algorithmique et les Géants du Web (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) bénéficient grandement de la crise actuelle, et sortiront encore plus puissants suite à la pandémie. Après la Chine, la Corée du Nord et Israël, plusieurs pays d'Europe, le Canada et les États-Unis envisagent déjà l'utilisation des données mobiles, la géolocalisation et d'autres moyens de surveillance pour lutter contre la pandémie. Il est fort probable, comme le note Yuval Noah Harari, que la surveillance de masse se poursuive après la crise.

§4 Le solutionnisme technologique - terme inventé par Evgeny Morozov dans son livre To Save Everything, Click Here (2013) - préconisant l'usage de l'intelligence artificielle pour combattre le coronavirus, se présentera sous différentes formes. Yoshua Bengio a récemment proposé la création d'une application attribuant à chaque individu un indicateur de risque en fonction de ses rencontres passées; les épiceries, écoles et lieux de travail pourraient alors demander aux individus de dévoiler leur score sur leur téléphone intelligent pour avoir accès à différents lieux et services. Bien que Bengio souhaite que les données soient stockées dans une fiducie non gouvernementale pour limiter le risque d'une surveillance centralisée, une surveillance pair-à-pair décentralisée, l'amplification des discriminations et autres effets sociaux indésirables pourraient découler de l'usage de cette application. Nous devons donc rester vigilants face aux conséquences non-intentionnelles des innovations technologiques, même si celles-ci sont développées au nom de la sécurité dans un contexte d'urgence.

§5 Un chantier de réflexion plus large sur les enjeux du capitalisme algorithmique devrait être entamé au sein des milieux de l'économie sociale, de l'action communautaire, du développement territorial et des innovations sociales, afin de développer des alternatives citoyennes, libres et solidaires, de même que des politiques publiques visant à réguler, socialiser et démocratiser la gouvernance des données, les infrastructures numériques et les moyens de production algorithmique. À terme, nous devons envisager la construction d'un écosocialisme numérique, décentralisé et démocratique comme alternative globale au capitalisme algorithmique qui sortira en pleine forme de la pandémie. Les réflexions sur l'après-COVID-19 ne doivent pas négliger la "question numérique"; la période de confinement prolongée représente une excellente occasion de questionner notre rapport aux technologies, le temps passé devant l'écran, et les possibilités de transformation sociale avec et au-delà du monde numérique.

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Jerry Espada 25 mars 2021 à 7:03

Le Maryland approuve la première taxe aux États-Unis sur les revenus publicitaires des géants du Web.
https://www.economie.gouv.qc.ca/fr/objectifs/informer/vecteurs/vecteurs-...

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Jerry Espada 19 mars 2021 à 10:56

"Projets de Loi C-10 et C-11, défaitiste Ottawa abdique face aux GAFAM"
https://plus.lapresse.ca/screens/a6f2480a-a7a7-4132-8f41-78bb58ac6f91__7...

En novembre 2020, Ottawa a enclenché le processus encadrant les activités des géants du Web. On s'attendait à ce que la Loi sur la radiodiffusion encadre les plateformes de diffusion en temps réel (Netflix...) et que les lois sur la protection de la vie privée soient adaptées à l'espace numérique qui n"existait pas lors de leur promulgation.

Or, le projet de Loi C-11 ne semble pas empêcher Facebook de recueillir d’innombrables données personnelles, et ce, même chez les individus qui n’ont pas de compte Facebook. Grâce au projet de Loi C-10, YouTube serait exempté d’être soumis à la Loi sur la radiodiffusion, puisqu’une grande part de ses contenus provient des utilisateurs. YouTube peut ainsi continuer de placer des annonces de bière avant la lecture de dessins animés pour enfants, ou encore laisser circuler des menaces de mort. Pareil pour Pornhub.

Mince consolation, la loi obligerait YouTube et Pornhub à retirer certains contenus illégaux dans un délai de 24 heures. Par contre, ils ne seraient pas responsables, ni pénalisés, pour en avoir fait la promotion, pourvu que lesdits contenus soient retirés à la suite d’un avis.

Au lieu de faire comprendre aux GAFAM qu’ils peuvent soit mener leurs opérations légalement au pays, soit plier bagage, Ottawa semble avoir abdiqué et leur permettra de violer notre droit à la vie privée et même le droit pénal, pourvu qu’ils gèrent les préjudices qui en résultent de manière prescrite, c’est-à-dire en fournissant quelques explications.

La collecte de données personnelles sans consentement devrait tout simplement être interdite. Les dirigeants devraient être tenus responsables pour les dérives de leur entreprise et s’exposer à des peines sévères allant jusqu’à l’emprisonnement.

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Judith Oliver 9 septembre 2020 à 9:40

Voici

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Judith Oliver 26 avril 2020 à 14:15

Nouvelle lecture à ce sujet, parmi tant d'autres aujourd'hui: https://www.politis.fr/articles/2020/04/covid-19-la-solution-ne-sera-pas...

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Miriam Fahmy 14 avril 2020 à 14:53

J'ai lu récemment que l'Europe et la Californie se sont dotés d'instruments juridiques pour protéger les données personnelles. Est-ce que le Canada a quelque chose qui s'en rapproche? Voilà un autre chantier à ouvrir...

https://en.wikipedia.org/wiki/California_Consumer_Privacy_Act

https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A8glement_g%C3%A9n%C3%A9ral_sur_la_pr...

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Jerry Espada 3 avril 2020 à 11:22

Et le Programme des nations unies pour le développement (PNUD) enfonce le clou de l'incontournable flux continu d’informations afin d'accélérer la mise en place des interventions nécessaires pour faire face à un risque global, rapide et invisible ainsi que de déployer un éventail de réponses dynamiques. En bref, le flux continu d'informations permettrait de gérer — de manière cohérente et itérative — les effets en cascade sur la vulnérabilité, le climat et l’économie.
https://medium.com/@pnudfr/le-coronavirus-va-changer-nos-vies-et-la-mani...

Cette gestion hyper efficiente de la sécurité ne pourra pas être l'oeuvre des humains, mais des machines. Jusqu'où iront les sacrifices des droits fondamentaux de l'homme sur l'autel de cette gestion? L'hyper efficacité de la gestion financière sur laquelle nous misions pour l'avenir de nos sociétés nous a-t-elle conduit là où nous le souhaitions?

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Jerry Espada 3 avril 2020 à 7:25

Comme on l'a déjà vu sur Passerelles, ...
https://passerelles.quebec/publication/2020/le-numerique-au-service-de-l...
https://passerelles.quebec/publication/2020/les-defis-du-droit-legard-de...
... le cadre législatif peine à suivre la cadence technologique imposée par ce capitalisme.
Ce cadre législatif vise à mettre les droits fondamentaux des personnes au coeur de l'usage algorithmique. Même si un large consensus scientifique s'accorde aujourd'hui (hélas ça n'a pas toujours été le cas) pour responsabiliser l'humain derrière la machine plutôt que de donner aux robots une personnalité juridique propre, il reste qu'une demande forte des populations pour des systèmes efficaces de sécurité, permettant ainsi d'apaiser les peurs, mettrait une démocratie déjà fragilisée dans une situation funambulesque.
Dans ce sens, au point de presse quotidien d'hier (2 avril), le 1er ministre annonçait que les services de police avaient reçu 7000 plaintes dans une seule journée pour non respect des mesures de confinement de certains citoyens. La réponse du gouvernement ne s'est pas faite attendre en autorisant la police à durcir ses interventions et à ne pas exclure l'intervention militaire au besoin. Si ce besoin de sécurité vient de la population, les militaires seront au rendez-vous.
On voit très bien que la présence de militaires dans les rues ne plait pas aux gouvernements démocratiques. L'autre réponse des décideurs sera inévitablement le contrôle technologique. Jusqu'où l'algorithme pourra respecter les droits fondamentaux de l'homme? Jusqu'où les populations seront prêtes à sacrifier leurs droits fondamentaux au profit de la sécurité? L'avenir se jouera dans la réponse à ces deux questions.

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Marie-France Bellemare 2 avril 2020 à 16:47

Oui super, merci! Reste à structurer les alternatives...

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Émilien Gruet 2 avril 2020 à 15:00

Excellent tour d'horizon des enjeux actuels. Merci Jonathan!

Commentaires

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