Quel futur pour les régions éloignées?

Le 18 septembre dernier, André Véronneau (Président du conseil d’administration de l’Institut de recherche en économie contemporaine - IREC) signait la lettre d'opinion "Régions éloignées, voir petit ou voir juste" parue dans Le Devoir.

Pour bâtir sa vision du développement régional, André Véronneau part de l'enjeu du déclin démographique des régions, déjà décrié le 23 mai 2018 dans "Cri du coeur pour valoriser les régions du Québec" et pour lequel on se rappelle cette "bombe" du 14 juillet 2019, lancée par Pierre Bernier, annonçant la fermeture de près de 200 municipalités et précisant qu'il était déjà trop tard, que le déclin était commencé.  Plusieurs élus avaient "recadré" cette sortie et, le 28 juillet 2019, Bernard Vachon (expert en ruralité québécoise) précisait que la vitalité d'une municipalité s'évalue autant par sa vie sociale, culturelle et entrepreneuriale que par un unique indice de vitalité économique seulement composé de 3 indicateurs (le nombre de personnes sur le marché du travail, le revenu médian et le taux d'accroissement annuel de population sur 5 ans). 

Bernard Vachon ajoutait qu'il voyait des tendances lourdes, favorables au développement des régions, dont : la dématérialisation d’une part croissante de l’économie, la révolution numérique, le télétravail et la quête d’une meilleure qualité de vie, alors que, de son côté, la grande ville, avec ses multiples dysfonctionnements (congestion, pollutions diverses, artificialisation, îlots de chaleur, stress, coûts élevés de l’habitation et des espaces à bureaux, environnement dégradé, insécurité…), n’apparaît plus comme le Graal de la civilisation. 

Le 9 avril 2020, Bernard Vachon poursuivait son plaidoyer en faveur d'un futur développement des régions, avec son texte "Le télétravail et sa propagation : clés de reconquête des territoires".  Le 21 mai 2020, il enfonçait le clou avec "À la reconquête des territoires", un texte dans lequel il affirme que la pandémie accélèrera l’appropriation des territoires, car 4 alliés en sont nés : le télétravail, l’importance de la qualité de vie et du cadre de vie ainsi que l’autonomie alimentaire qui se résume en une quête du “Vivre autrement”. 

Finalement, le 26 septembre 2020, Bernard Vachon était interrogé par Radio Canada sur la question "Le malheur de Montréal fera-t-il le bonheur des régions?" à laquelle plusieurs experts répondaient qu'il était encore trop tôt et pratiquement impensable de voir un véritable rééquilibrage des populations entre les grands centres et les régions éloignées, tout au plus une poursuite de la tendance de l'étalement urbain vers des régions à moins de 2 heures de Montréal comme l'Estrie. 

Fidèle à ses arguments, Bernard Vachon précisait que le télétravail est un accélérateur du mouvement déjà amorcé de déconcentration vers les territoires, car entre les dysfonctionnnements des grandes villes et l'attractivité des territoires ruraux "on arrive aujourd’hui à un contexte qui est propice à l’éclatement des grands ensembles du fait qu’on n’a plus besoin de la concentration pour un nombre croissant d’activités économiques".  En fait, on assiste a une "remise en question de l’hégémonie de l’idéologie métropolitaine et on va assister dans les prochaines années à un renforcement des villes moyennes en région et des chefs-lieux des MRC (municipalités régionales de comté), ce qui ferait de ces dernières des bassins d’activités, économiques notamment, et d’emplois".  Il conclût cependant sur un défi majeur, celui du zonage agricole qui limite les territoires ruraux dans leurs activités de développement résidentiel, commercial et industriel.  Un défi qu'il avait déjà abordé le 27 décembre 2019 dans "Zonage agricole: un regard critique pour des ajustements".  

Sur ce défi du zonage agricole, on peut se poser de grandes questions sur la recommandation "aucune perte nette de superficie de la zone agricole entre 2020 et 2030" déposée, le 16 septembre 2020, par le milieu des affaires et des écologistes du Québec, consultés afin d'inspirer le Plan gouvernemental pour une économie verte.

À ce défi du zonage agricole, on pourrait ajouter celui de l'Internet haute vitesse et du réseau cellulaire qui a encore fait rugir les élus ruraux le 23 septembre dernier (voir les commentaires), ou encore celui de l'utilisation des terres agricoles peu orientée vers l'alimentation de la population québécoise.  De grands chantiers en perspective!

Bon, ceci étant dit, revenons à la lettre d'opinion d'André Veronneau pour découvrir la stratégie de l'IREC afin de développer les régions éloignées.  Une stratégie qui devra donc s'inscrire dans une tendance forte, mais avec les défis qu'on connait, ou, dans une contre tendance qui garderait les mêmes défis.

Pour l'IREC, la stratégie des petits pas en concordance avec les réalités du milieu a bien meilleur goût qu'un grand projet coûteux à tous les 20 ans.  Pourquoi ne pas créer 20 entreprises par année pendant 20 ans (400 entreprises) dans des filières porteuses d’avenir?  Voici les actions à entreprendre pour réussir une telle stratégie :

  1. Cerner les potentiels possibles de chaque territoire et les mettre en évidence.
  2. Mettre sur pied des filières structurantes aux effets multiplicateurs (filière du lin, du sirop d’érable, de la production ovine, du maraîchage biologique, de la biomasse, des arbres fruitiers, des fermes forestières,…).  Tout en en envisageant la chaîne de valorisation au complet, les alliances possibles, les dépendances à éviter, etc.  Porter un regard attentif sur l’ensemble des étapes que suit un produit pour bien saisir la chaîne complète de son évolution du producteur au distributeur, en passant par le transformateur et ainsi assurer l’ancrage territorial le plus susceptible d’élargir la base entrepreneuriale des collectivités.
  3. Les gens du milieu doivent être les principaux acteurs, promoteurs et surtout bénéficiaires des filières envisagées. La réussite en région passe d’abord par la capacité de concertation, par la coopération entre les divers acteurs pour s’assurer d’une meilleure prise en compte du bien commun et de l’intérêt collectif du milieu. La logique du tout-au-marché ne peut mener qu’à la fermeture des régions, à la mort des communautés.
  4. Développer une vision territoriale partagée pour orienter le potentiel entrepreneurial vers les filières d’avenir et faire converger les initiatives
  5. Mettre en place un soutien terrain. L’IREC a créé, il y a deux ans, un groupe d’intervention tactique (Agrofor), agriculture, foresterie dans les régions Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et Bas-Saint-Laurent prêt à soutenir les entrepreneurs et les collectivités qui veulent s’engager dans une filière, à analyser avec eux les tenants et aboutissants de leur implication et à les situer dans l’ensemble du processus de la chaîne de valeur.

Cette stratégie rappelle un des éléments centraux du projet de Planification démocratique pour le Québec de Laurin et Dufour, paru dans "Vers un système éthique", qui, en plus d'un revenu minimum et maximum et d'une nationalisation des grandes entreprises et du système financier, proposait une intervention des communautés dans le choix des productions locales

En attendant, le ministère des Affaires municipales et de l'Habitation soutient les régions notamment avec sa Stratégie gouvernementale pour assurer l'occupation et la vitalité des territoires dans laquelle on peut découvrir les priorités stratégiques de chaque région (à partir de la page 18). 

De son côté, le ministère de l'Économie et de l'innovation s'appuie notamment sur Investissement Québec et ses comités de développement régional afin de soutenir les entreprises les plus aptent à contribuer à l'essor économique de chaque région.  Les 12 membres de chaque comité sont notamment des entrepreneurs et des acteurs locaux de développement économique.

On espère qu'il y aura une forme de convergence entre les stratégies d'occupation et de vitalité des territoires et celles d'essor économique.  Je reste sur une impression de routes parallèles entre ces deux ministères.  L'avenir me le dira.

Alors, dans ce flot informatif parfois contradictoire, quel futur pour les régions éloignées du Québec?

@crédit photo : Nicolas Pellet 

 

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