Vers un système éthique?

L’éthicien René Villemure mentionne que "l’éthique est une réflexion contextuelle. Si on laisse le système en place, on ne réglera rien".  Autrement dit, pour de véritables changements il ne suffit pas de tenter de régler telle dimension défaillante d’un système, il faut en comprendre les causes et s’y attaquer.

Alain Deneault nous dit que notre économie (système) repose sur la liberté d'accroître à l'infini les actifs excédentaires (qui ne sont pas directement utiles pour vivre) détenus par une certaine partie de la population.  Le témoignage vidéo de cet entrepreneur français est fort éloquent à ce sujet.  La spéculation boursière est aujourd'hui au coeur du système, sans égard pour l’humain complètement oublié sous les chiffres et les taux souhaités toujours plus élevés.  Le dérapage financier de 2008 nous a démontré à quel point ce système n’avait aucun sens, mais on attend toujours que le marché et la croissance régulent tout, jusqu’à quand?  

La question demeure.  Est-ce que nous acceptons ou subissons ce système?  Sous l’angle de l’éthique, René Villemure l’exprime clairement : “Dans quel monde veut-on vivre?  Dans un monde productiviste qui accorde une valeur économique à tout?”.  Il ajoute que vivre de façon éthique passe nécessairement par réduire son confort personnel pour le bien de la communauté.  Jusqu’où sommes-nous prêts à réduire le confort que le système nous a offert jusqu’à ce jour?

Plusieurs propositions ont été lancées afin de construire une société plus humaine, plus juste, plus équitable, plus solidaire.  La plupart de ses propositions sont des solutions aux défaillances du système, mais comme le sous-entend l’approche éthique, est-ce qu’on peut véritablement régler quelque chose si on ne s'attaque pas directement à la cause?  Comment vraiment régler les multiples conséquences d’un système dont le principal moteur est la liberté d'accroître à l'infini les revenus et les actifs si on ne s’attaque pas à cette liberté?

“Un projet de planification démocratique pour le Québec”, signé par Audrey Laurin Lamothe, chercheuse à l’IRIS et professeure à l’Université York, et Mathieu Dufour, économiste et professeur à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), a le mérite de s’attaquer à cette liberté d'accroître à l'infini et aux principales structures du système : les finances et les capitaux tout en régulant les impacts négatifs qui pourraient malgré tout survenirLes trois orientations de cette proposition sont :

  • Un revenu minimum et maximum. 
  • Une intervention des communautés dans le choix des productions locales. 
  • Une nationalisation des grandes entreprises et du système financier. 

Ces orientations s'inscrivent dans une volonté d’assurer la satisfaction des besoins humains dans le respect des écosystèmes et exigent :

  •  L’abolition des entreprises à but lucratif.
  •  L’insertion des entreprises dans les processus de planification démocratique.
  •  L’instauration de circuits courts avec un ancrage local fort. 

De l’aveu des auteurs, cette proposition plante un décor possible méritant d’être approfondi.

Il faudra notamment se demander comment les démocraties locales vont s’exercer alors que, selon l’INM, l’un des enjeux des années 2020 était l’exercice démocratique.  Est-ce qu’il suffit de proposer un système de garderie et un “tour de rôle” pour que chacun-e puisse participer aux décisions ou ce n’est qu’une question d’intérêt individuel de s’investir dans des débats publics?  Faudra-t-il revoir le système éducatif et les valeurs sociales pour que dès le plus jeune âge un état d’esprit basé sur le collectif et le “travailler ensemble” remplace le besoin de pouvoir ou de reconnaissance individuelle?  Comment ce nouveau système applicable au Québec pourra coexister dans un système national et mondial différent?  Je pense notamment aux accords de libre-échange et aux productions de certains biens qui sont fragmentées à travers des spécialisations par pays.  D'ailleurs, dans “La démondialisation n’est pas une panacée”, Geneviève Dufour et Stéphane Paquin nous mettent en garde : “rapatrier toute la chaîne de production d'un bien au Québec impliquerait une redéfinition complète de nos chaînes de production et une réorientation de carrière de nombre de Québécois qui ne possèdent pas le savoir-faire nécessaire à une industrie majoritairement primaire et secondaire, sans parler de l’augmentation des prix que cela amènerait. Si les pays choisissent de tenter de rapatrier la production et d’ériger des barrières protectionnistes ou de dénoncer tous les accords de commerce, la crise économique majeure qui suivra la pandémie de la COVID-19 se transformera à coup sûr en dépression comme en 1929. Il faut donc éviter de tomber dans le piège trop facilement tendu du protectionnisme et du repli nationaliste".

Ceci étant dit, tout comme Kate Raworth ("La théorie du donut" Plon-2018) l'explique, il faut avant tout agir sur le système financier qui n'est conçu que dans une optique de croissance.  C'est en ce sens que la proposition très concrète d’Audrey Laurin-Lamothe et Mathieu Dufour mérite notre attention, car elle motive à creuser la suite de façon tout autant concrète.  C'est bien de ce réalisme dont nous avons besoin pour vraiment changer de paradigme. 

Par exemples, je vois très bien certains territoires québécois urbains et ruraux implanter le système alimentaire prôné par le mouvement FAIR[e] un monde équitable dans sa proposition privilégiant l’agriculture paysanne qui, avec 30% des terres cultivées mondiales, est à l’origine de l’alimentation des deux tiers de la population du globe, selon Oxfam.  C’est une agriculture de proximité, qui tisse de vraies relations entre le territoire et ses habitants, et qui s’appuie sur des exploitations plus petites, diversifiées, au service des besoins de leurs communautés, dans un esprit de sobriété.  Par contre, prise dans un système mondial différent, une telle proposition devra s’accompagner de mesures protectrices comme celle de rendre obligatoire la notion de prix minimum et rémunérateur dans les filières agricoles, fixé au-dessus des coûts de production, et incluant un panier de biens essentiels, comme le logement, l’éducation, l’alimentation, la santé.  Le « prix rémunérateur garanti » est le seul outil économique qui protège des fluctuations de prix de nos matières premières, dictées par les marchés financiers. 

Le producteur maraîcher québécois Jean-Marc Fortier estime qu’encourager l’agriculture de proximité en favorisant l’achat de produits agricoles locaux ne suffira pas et qu’il est nécessaire de réaliser une véritable transformation du système agricole, sans quoi les enjeux reviendront. Pour lui aussi, le gouvernement doit favoriser la multiplication de plus petites fermes. Des fermes à échelle humaine, avec une production diversifiée, qui fonctionnent en circuit court et redynamisent les campagnes québécoises. Évidemment, il est conscient du défi climatique et pour cela il préconise qu’Hydro-Québec accorde des tarifs préférentiels aux producteurs serricoles

Techniquement tout est possible, puisqu’on réussit à faire pousser des bananes à - 30 degrés.  On peut même produire verticalement dans des églises.  Le reste n’est qu’un choix de société alliant volonté, organisation et politiques publiques.  Il faut donc s’interroger sur une forme de déploiement d’une telle agriculture afin de parvenir à nourrir tout le monde. 

Dans NousBlogue, Jean-François Aubin propose un réseau de serres collectives donnant ainsi une suite à la proposition de Jean-Marc Fortier.  Un tel réseau n'exclurait pas le développement d’une agriculture urbaine à développer, mais déjà mise en valeur par le ministère de l’agriculture (MAPAQ).  Dans le même sens, de nombreuses municipalités petites et grandes organisent des systèmes alimentaires de proximité, bien souvent à l’initiative de citoyens, sous forme de marchés publics, de jardins communautaires et de véritables systèmes intégrés.  Dans de tels systèmes, peut-être qu'au lieu de penser "encourager local", on pense plutôt "investir et s'investir local".

Nous voyons qu’avec des propositions concrètes, qui s’attaquent directement au principe directeur (liberté d’accroître à l’infini revenus et actifs) et aux structures (finances et capitaux) du système actuel, les possibles s’ouvrent à l’infini comme ils se sont ouverts pour nourrir le système dans lequel nous vivons depuis des décennies.  En aurons-nous la volonté collective?  Quels conforts sommes-nous prêts à sacrifier individuellement pour le bien commun?

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