Entreprises sociales : comment allier solidarité et profit ?

"Faire des profits avec la misère – pendant que les géants du numériques s'enrichissent grâce aux confinements mondiaux, les États et les ménages s'endettent et s'appauvrissent. Heureusement, les entreprises ont la solution : transformer la sphère sociale en juteux marché… Le business social est évalué entre 5 000 et 13 000 milliards de dollars par an (Contre 300 milliards pour le marché du luxe). Pour en parler, nous recevons Jean-François Draperi, sociologue au Conservatoire national des arts et métiers et auteur du livre "Ruses de riches. Pourquoi les riches veulent maintenant aider les pauvres et sauver le monde" (éd. Payot)."

L'évaluation du business social se situe entre 5000 et 13000 milliards de dollars. Ce chiffre vient d'un ouvrage "La fortune est à la base de la pyramide" (Prahalad, États-Unis), qui a donné naissance à la théorie du BoP (Bottom of the Pyramide). C'est un chiffre qui sera revu à la baisse, il dépend de la définition de qui est pauvre. 

Les multinationales font 80% de leur chiffre d'affaires avec moins d'un milliard d'habitants sur Terre. Il y a donc une grande partie de la population mondiale qui ne "bénéficie" pas des multinationales. La thèse est de dire : ils sont pauvres, donc ils peuvent acheter qu'en très petite quantité, mais leur nombre est tel qu'avec un changement d'échelle, on peut faire fortune. 

Draperi propose de séparer l'Économie sociale et solidaire (ESS) du business social. L'ESS a une longue histoire européenne. Elle s'appuie sur l'identité associative, coopérative et mutualiste, c'est-à-dire des groupements de personnes qui ne sont pas des apporteurs de capitaux. A contrario, l'entrepreneuriat social vient des États-Unis à partir des années 200) et est soutenu par de nouveaux milliardaires, qui viennent de l'économie financière, et qui développent une nouvelle philanthropie ("philanthropie à risque"), qui se fonde sur l'idée que la charité est un business. 

Draperi interroge pourquoi les riches cassent l'économie et veulent ensuite la réparer. C'est l'idée de Schumpeter : la destruction créatrice (il faut détruire pour reconstruire et donc faire du business). Ce raisonnement selon lequel les pauvres est un marché est d'autant valable que les inégalités augmentent. Depuis 2010 environ, la fortune des riches s'est accrue énormément, alors que la population la plus pauvre continue de s'appauvrir. Plus il y a d'écart, plus il y a d'inégalités, plus il y a d'argent à investir, et plus il y a de segmentations à la base. Il s'agit de détruire une économie du lien social qui suscite les solidarités, l'entraide, de façon gracieuse, et de les transformer en marchés.

Et cela avec la complicité des États riches. Dans les États riches, il y a des politiques sociales. Pour prendre le marché social, le Business social a besoin de l'État pour revoir les règles du jeu. En France, les associations se voyaient attribuer des subventions de l'État suite à une action conjointe avec l'État pour définir des politiques sociales. Les associations jouent un rôle éminent pour concevoir les politiques publiques. Au cours des dernières années, les subventions ont baissé pour laisser place à des appels d'offre concurrentiels.

Est-ce que le vieux modèle de l'ESS est menacé par l'entrepreneuriat social/business social ? Il n'est pas "menacé" mais "attaqué". Simultanément à cette offensive, il y a une réaction très forte de la société civile et la démultiplication d'initiatives associatives et coopératives qui s'appuient sur un tout autre modèle, c'est-à-dire en ne s'appuyant pas sur des fonds d'investissement, mais sur les fonds propres et la solidarité. Aujourd'hui on voit à travers les Associations pour le maintien de l'agriculture Paysanne (AMAP), les coopératives d'activités et d'emploi (CAE), les Sociétés coopératives d'intérêt collectif (SCIC), le commerce équitable, des exemples qui viennent contrarier le modèle de l'entrepreneuriat social. 

Est-ce qu'on peut se libérer des riches ? On est dans une société qui fait croire que l'on peut rien faire sans des moyens considérables, c'est d'ailleurs le cas du Business social, qui mobilise des fonds incroyables. Les start-ups sociales mobilisent des fonds incroyables parce qu'elles sont soutenues par des multinationales et des fondations. Mais on voit aussi de multiples initiatives se développer avec très peu d'argent, car l'essentiel, c'est le projet. L'essentiel est politique, philosophique, mais il n'est pas économique. L'économie reste un moyen - indispensable, mais un moyen néanmoins. 

Cette réponse on ne la voit que en France ? On la voit partout dans le monde aujourd'hui.

Il y a aussi des formes d'hybridation. Ce sont des modèles différents, mais qui dans la réalité peuvent se mêler."

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Tabata Barthoulot 7 novembre 2021 à 18:19

"Le capitalisme responsable ou la fin de la singularité de l’Économie sociale et solidaire"

Le monde mutualiste français met le doigt sur la menace que représente le capitalisme responsable pour l'économie sociale et solidaire :

"Alors que, par nature et contrairement aux autres acteurs économiques, les entreprises et institutions de l’ESS faisaient du capital un moyen d’arriver à un progrès social et non une fin en soi, les entreprises lucratives peuvent aujourd’hui se donner – a posteriori – une raison d’être et se dire à mission. Cette dilution des idéaux propres à la mutualité et à son écosystème dans le capitalisme financier n’est pas la moindre de ses menaces. Dès lors, face à la banalisation d’un rôle social, quelle identité reste-t-il à la mutualité pour se distinguer aux yeux du citoyen-consommateur, justement animé par un désir de voir les acteurs économiques prendre ces responsabilités sociales et environnementales ?"
(...)
"Alors qu’à l’occasion de l’anniversaire de la loi Pacte, la réelle valeur des nouvelles entreprises à mission a été questionnée, il est apparu clairement que l’engagement n’est pas une identité qui se décrète a posteriori. Il faut nous saisir de cette occasion et reprendre nos identités de militants pour défendre de façon plus offensive une vision historique, mais renouvelée, de la place des acteurs économiques dans le paysage économique et politique."

https://www.institut-montparnasse.eu/nos-publications/quel-role-pour-la-...

Tabata Barthoulot 15 mars 2021 à 8:23

Capitalisme social VS changement d'échelle en ESS, 2 visions qui font la manchette en France.

D'une part, on apprend que Danone, figure de proue des multinationales qui font du business social, limoge son PDG. Si les raisons de ce limogeage sont multiples, cela "illustre deux débats récurrents qui traversent le capitalisme contemporain : la gouvernance d’entreprise et la compatibilité entre engagements sociétaux et performance financière." La multinationale vise à «apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre», objectif louable. Mais, premièrement il ne faut pas que cela vienne amoindrir les rendements pour les actionnaires, et deuxièmement, cela peut se faire au détriment des salariés, ou du moins sans qu'ils aient été considérés. Les limites du modèle sont nombreuses, sur fond de "mission washing".
https://www.alternatives-economiques.fr/danone-lentreprise-a-mission-a-l...
Pour une mise en contexte sur l' "entreprise à mission" : https://blogs.alternatives-economiques.fr/abherve/2020/11/23/danone-entr...

D'autre part, on apprend que 8 coopératives (Railcoop, Mobicoop, Télécoop, La Nef, Enercoop, Label Emmaüs, Commown, Coop Circuits) s'unissent et "rêvent de bousculer les multinationales". Elles se sont alliées sous le nom de Licoornes (avec deux O, comme dans coop ?). "Une façon de montrer qu’elles sont une alternative aux « licornes », ces start-up valorisées 1 milliard de dollars ou plus, symboles d’un capitalisme à la forte croissance économique." Les 8 entreprises sont des sociétés coopératives d'intérêt collectif, que l'on peut comparer aux coopératives de solidarité au Québec. Elles couvrent des besoins du quotidien (transport, électricité, épargne, téléphonie, informatique, achats de biens de seconde main). "L’enjeu est de proposer un véritable contre-modèle et de montrer qu’il fonctionne, pour l’élargir ensuite." « Le but, c’est, dans dix à vingt ans, de renverser les tendances et que l’ESS soit leader sur ces marchés de consommation de masse. »
https://www.humanite.fr/ess-les-licoornes-ces-8-cooperatives-qui-revent-...

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