Impact-Weighted Accounts Project: lorsque les comptables s’intéressent à l’impact

Le projet Impact-Weighted Accounts, mené par la Harvard Business School, vise à développer un système comptable permettant à toutes les entreprises de mieux rendre compte non seulement de la valeur qu’elles produisent pour leurs actionnaires sur le plan financier, mais également des bénéfices et des éventuels dégâts qu’elles causent pour l’ensemble de la société.

Un court article publié le 15 janvier dernier, signé par de nombreuses personnalités influentes du monde des affaires, nous permet de mieux comprendre les prémisses de ce projet et les solutions qu’il propose.

Selon ses auteurs, le problème avec les systèmes comptables existants est que:

Ce qui n’est pas comptabilisé actuellement, ce sont les coûts de maintien des actifs qu’une entreprise ne possède pas mais dont elle dépend, ou les passifs pour lesquels elle n’a pas d’obligations contractuelles ou légales obligée mais dont elle est néanmoins responsable en raison de ses impacts sur les autres parties. Dans sa forme actuelle, la comptabilité conserve l’objectif pour lequel elle a été conçue, à savoir être alignée sur un droit de propriété et non sur la vision d’un propriétaire responsable ou de la gestion d’une entreprise avec une mission. En conséquence, les états financiers ne fournissent pas actuellement toutes les informations nécessaires à la promotion de pratiques commerciales responsables et réfléchies, car, en ce moment, les bénéfices sont surestimés lorsque les entreprises causent des préjudices à d’autres parties et ne sont pas pleinement reconnus lorsqu’ils confèrent des avantages.

En d’autres termes, la comptabilité ne tient pas compte de ce que les économistes appellent des externalités, qu’elles soient positives ou négatives. La solution est donc d’élargir le périmètre comptable à l’ensemble de la société plutôt que de le restreindre à l’entreprise seule. Cela se fait de la manière suivante:

Nous proposons l’adoption d’un modèle de mesure en trois étapes, comme indiqué dans la figure 1 ci-dessous, qui aligne la mesure des impacts des entreprises avec les motivations stratégiques d’une organisation et la monétisation grâce à deux méthodologies distinctes mais complémentaires.

Bref, la stratégie mise de l’avant consiste à mettre en place des indicateurs relatifs non seulement aux intrants et aux extrants, comme le fait la comptabilité traditionnelle, mais aussi aux résultats et aux impacts, puis à les mesurer pour ensuite leur attribuer une valeur monétaire qui permettra de créer une nouvelle annexe aux états financiers d’une entreprise: le bilan des coûts et des bénéfices générés par l’entreprise pour l’ensemble de la société.

Ce genre d’initiative qui encourage les entreprises, sur une base volontaire, à mieux tenir compte des coûts qu’elles imposent à la société pour ensuite les réduire est certainement louable – et nous encourageons toutes les personnes de bonne foi à expérimenter en ce sens –, mais l’expérience nous montre qu’un tel élargissement de la perspective, bien que souhaité par plusieurs depuis des décennies, est difficile. Lorsqu’elles considèrent des projets d’investissement, mêmes les entités publiques qui ont pour mandat d’améliorer le bien-être de l’ensemble de la société – pensons à des organisations comme la Caisse de dépôt et placement du Québec ou à Investissement-Québec – ont du mal à dépasser une perspective comptable limitée aux rendements financiers et qui, dans le meilleur des cas, intègre quelques variables comme la création d’emplois et la réduction d’émissions de CO2.

En somme, ce que les auteurs ne disent pas dans leur article, c’est que des obstacles importants rendent difficiles l’adoption généralisée des pratiques auxquels ils font appel:

  • Si les standards existants en matière de principes ESG concernent majoritairement des indicateurs relatifs aux activités, aux extrants et aux résultats à court terme, c’est d’abord par pragmatisme. Une évaluation, de surcroît quantitative, des impacts à long terme pour un ensemble de parties prenantes est particulièrement compliquée et, bien que pas impossible, souvent beaucoup plus coûteuse que ce que la majorité des entreprises sont prêtes à débourser.
  • La conversion des coûts et des bénéfices qui ne sont pas transigés sur le marché en termes financiers, ce qu’on appelle la monétarisation, est souvent périlleuse et à tout le moins approximative. Certains des dangers qui guettent les personnes qui s’y aventurent ont déjà été évoqués dans cette section de l’espace web Évaluation et mesure d’impact du TIESS ainsi que dans la fiche synthèse sur la méthode du Retour social sur investissement (SROI).
  • Éventuellement, la valeur d’un résultat ne peut être établie seulement via l’utilisation judicieuse d’indicateurs de substitution de manière neutre et technocratique. L’évaluation, comme son nom l’indique, fait appel aux valeurs et peut générer des conflits qui nous font entrer dans le domaine de la politique (voir à ce sujet notre section sur les enjeux éthiques et politiques). Il est irréaliste et illégitime de demander à des comptables de trancher ces débats.

Finalement, ce projet, bien qu’intéressant, se donne des objectifs particulièrement ambitieux, réimaginer le capitalisme, sans pour autant aborder l’éléphant dans la pièce: la recherche de profit comme principal moteur de l’action des entreprises cotées en bourse. Ce genre d’initiative qui repose sur la bonne foi et l’autorégulation des entreprises paraît particulièrement naïf si elle ne règle pas ce problème fondamental. C’est pourquoi nous continuons de croire, au TIESS, que le développement d’entreprises d’économie sociale motivées par autre chose que la maximisation du profit, qu’elles adoptent la forme juridique de coopératives, de mutuelles ou d’OBNL, est une voie plus sûre pour assurer une transformation positive de l’économie et de la société.

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