Les zones d'innovation et le Projet Saint-Laurent: vers une siliconisation du Québec?

Quelles relations y a-t-il entre le cafouillage entourant le tramway de Québec, le troisième lien, le projet Laurentia (extension du port de Québec), le projet de prolongation du REM dans l'Est de Montréal, et le capitalisme algorithmique? Les "zones d'innovation" qui sont au coeur de la vision économique du gouvernement Legault qu'il a développé dès 2013 à travers le Projet Saint-Laurent.

Suite à une discussion avec Simon Parent qui anime une émission à la radio communautaires CKIA, et la lecture de plusieurs articles et documents officiels du gouvernement, je réalise que le projet de construire une "Vallée de l'innovation" inspirée de la Silicon Valley à travers 23 sites, dont la plupart se trouvent le long du Saint-Laurent, permet d'expliquer l'empressement du gouvernement Legault dans différents dossiers. Pourquoi investir 10 G$ dans le REM de l'Est de Montréal, en prenant le risque de défigurer le centre-ville? Le premier ministre "a dit vouloir créer une « Silicon Valley du Nord » dans l’est de Montréal, qui a besoin de revitalisation et compte de nombreux terrains contaminés" (Le Devoir, 16 déc. 2020).

À Québec, le projet du Littoral Est est un méga-projet de développement, principalement structuré par et pour le secteur privé, qui mise sur les créneaux de la 4e révolution industrielle: logistique intelligente du transport, "santé durable", technologies sanitaires (santech), technologies propres, "milieu de vie connecté". En d'autres termes, big data, algorithmes, capteurs omniprésents dans le mobilier urbain, pour créer une "zone surveillée en continu et connectée", avec une extension du port qui augmentera drastiquement le transport de conteneurs et de marchandises dans le fleuve. À l'instar du défunt projet Sidewalk Labs à Toronto, qui prévoyait le développement complet d'un quartier urbain par Google, le projet du Littoral Est vise à revitaliser un secteur complet de la ville de Québec sous l'égide du capital de surveillance. https://bit.ly/3fAxJhQ

À Lévis, de l'autre côté du fleuve, là où le premier tracé du 3e lien était supposé aboutir, Legault projette d'implanter une autre "zone d'innovation" sur "une portion des terrains du projet de port méthanier abandonné en 2013", le projet Rabaska. On peut également se douter que le projet de GNL-Québec, est lié à une autre zone d'innovation que Legault prévoyait développer. Mais qu'est-ce qu'une "zone d'innovation"?

En décembre 2020, le ministre de l'Économie et de l'Innovation, Pierre Fitzgibbon, précisait ce concept: "Il s’agit de zones géographiques délimitées où, pour la première fois, des instituts de recherche de pointe côtoieront, autour d’une vision et d’une mission communes, des entreprises innovantes, des jeunes entreprises, des incubateurs et des accélérateurs, des fonds d’investissement, etc. », explique le ministre dans un courriel." https://bit.ly/39DtfDl

En gros, il s'agit d'une vieille recette inspirée des grappes d'innovation technologique, déjà en vogue dans les années 1980, mais qui est revenue au goût du jour suite à la crise financière de 2007-2008. C'est le principal modèle de développement territorial inspiré des préceptes de la Silicon Valley, et Legault a repris cette recette dès 2013 dans son livre "Cap sur un Québec gagnant", où il identifiait déjà 12 sites d'innovation existants et 11 sites potentiels à développer. En ce début d'année 2021, le gouvernement a lancé un appel à projets, Zones d'innovation Québec, avec un budget de 200 M$ incitant des coalitions d'acteurs à proposer des projets répondant à six critères: industriel, entrepreneurial, de savoir, connecté, collaboratif, et "durable". https://bit.ly/3sLsn7l

L'Est de Montréal, le littoral Est de Québec, Lévis, l'ancien site du projet Rabaska, mais aussi Trois-Rivières, Bécancour, Rivière-du-Loup, etc. sont déjà pressentis comme différentes zones d'innovation inspirées de la Silicon Valley pour reproduire le même modèle à l'identique, avec quelques variations locales inspirées des ressources de chaque milieu. Comme l'indique cet article qui date de 2019, le projet Saint-Laurent prend déjà forme sous nos yeux, le gouvernement appuyant sur l'accélérateur pendant que les médias restent absorbés par la gestion de la crise sanitaire. https://www.ledevoir.com/.../titre-le-projet-saint...

Quel est le problème? Qui est contre l'innovation, le développement durable, la revitalisation d'anciens sites industriels? En fait, ce sont des milliards de dollars investis en projets d'infrastructures ayant des conséquences structurantes à long terme, qui sont actuellement dépensés pour nourrir cette vision économique créée par et pour le secteur privé. Loin d'être "verts", plusieurs projets d'infrastructures (comme le troisième lien) et d'extension de parcs industriels auront des conséquences environnementales certaines, même si celles-ci emploient les qualitatifs de "technologies propres" ou "durables".

Qui plus est, malgré le "nationalisme économique" de M. Legault qui souhaite miser sur l'achat local et la stimulation de l'entrepreneuriat d'ici, c'est un modèle directement copié sur les préceptes du capitalisme algorithmique: robotisation, voitures autonomes, laboratoires vivants pour la 5G, intelligence artificielle, technologies de surveillance, stratégies d'incubation et d'accélération de start-ups qui sont destinées à être revendues à des compagnies étrangères suite à un beau cocktail de financements publics et de venture capital (comme Element AI en décembre dernier). On cherche ainsi à recréer des quartiers de start-ups gentrifiés comme le Mile-End et le Mile-Ex, mais un peu partout à travers le Québec.

En d'autres termes, le Projet Saint-Laurent de François Legault, c'est la "siliconisation" de la vallée du Saint-Laurent. Ce projet est actuellement mis en oeuvre par notre cher ministre Fitzgibbon, le "Elvis Gratton de l'Économie" (l'expression vient de mon collègue Steven Lachance, spécialiste du numérique chez Crypto.Québec), qui rêve de transformer le Québec en gigantesque Amazon. Pourquoi le ministre Fitzgibbon est-il si pressé à offrir les données de la RAMQ aux entreprises privées? À cause des zones d'innovation qu'il souhaite créer. À tous ceux et celles qui se mobilisent contre le projet du Littoral Est, comités locaux, organisations environnementalistes, mais aussi à ceux et celles qui se posent des questions sur les aberrations du REM de l'Est, ou qui s'opposent au troisième lien, ils faut voir que ces différents projets sont interconnectés par une vision, une stratégie globale, structurée autour des zones d'innovation, dont plusieurs sont déjà en construction alors que d'autres sont au stade de l'appel d'offres.

À mon sens, les écologistes, groupes citoyens conscientisés, anticapitalistes et acteurs critiques du numérique doivent forger une coalition pour s'opposer à la Grande Siliconisation. Le Projet Saint-Laurent est le nouveau Plan Nord, mais au lieu de miser sur l'extraction des ressources minières, il repose sur l'extraction des données personnelles, l'automatisation des processus économiques et sociaux, et le développement territorial dirigé par et pour l'accumulation du capital algorithmique.

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