Littératie de l'autonomie

Bien que certains d’entre-nous aient pu conserver quelques-unes de ces aptitudes par choix ou encore par nécessité, nous sommes très nombreux à avoir bel et bien oublié bon nombre de connaissances qui ancraient autrefois, et parfois depuis des millénaires, notre capacité à vivre ou survivre, dans une relative autonomie.

Via la page Facebook très réussie « Rouyn Noranda une histoire en photos » (note 1), j’ai justement découvert récemment le passionnant documentaire de Pierre Perrault et Bernard Gosselin, Un Royaume vous attend. Il met en vedette l’éloquent Hauris Lalancette qui en avait long à dire sur le nouveau contexte de perte d’autonomie, pourtant bien chèrement acquise, des Abitibiens dans les années 70.

Volontaires ou contraints, nous avons donc perdu beaucoup. Toutefois, depuis quelques années, notre désir augmente de retrouver certaines de nos compétences de vie ancestrales : savoir cuisiner (note 2), coudre, tricoter, réparer des choses, faire pousser de la nourriture, améliorer le sol et vivre de façon frugale... Au-delà de la capacité à produire et préparer sa propre nourriture mais aussi à produire et réparer les objets dont nous avons absolument besoin, nous avons aussi à redécouvrir les particularités et atouts pour la survie de notre territoire propre, de la forêt au milieu urbanisé.

Signe de cette tendance, les ateliers « Fais-le toi-même », mais aussi les ateliers de réparation sont en très forte demande dans les bibliothèques et ceci mondialement. Aux-États-Unis, la bibliothèque de Pikes Peak library district (Colorado) aurait été « pionnière pour reconnecter les habitants aux aptitudes des générations passées : jardinage, apiculture, mise en conserve, aménagements paysagers permettant un faible entretien et arrosage et autres mises en œuvre de compétences qui contribuent à faire redécouvrir les sources de nourriture et le territoire autour de chez soi » (Smith-Aldrich, Résilience, 2018). J’ai pu observer jusqu'à quel point ces ateliers DIY étaient présents dans les bibliothèques de mon quartier à Montréal (note 3).

Mais bien d’autres acteurs s’emploient à nous aider à réapprendre ces aptitudes et connaissances au Québec. Ils offrent des ensembles d’ateliers très conséquents, publient des formations en ligne de qualité parfois connues internationalement, et si aucun document existant n’est adapté à la réalité du pays, ils les produisent sous une forme ou une autre.

Il est grand temps que leurs efforts soient davantage soutenus, valorisés et relayés par nos bibliothèques et que cette nouvelle littératie de l’autonomie soit soutenue activement au même titre que les autres littératies (numérique, juridique, financière…) déjà embrassées par les bibliothèques. Cette littératie est en effet complètement en phase avec leurs pratiques existantes et plusieurs de leurs facettes fonctionnelles.

Pour ce qui est des collections qui soutiennent cette littératie à retrouver, un grand chantier reste à entreprendre pour vérifier, dans toutes nos bibliothèques, et avec nos spécialistes locaux, si les documents que nous offrons ont du bon sens. Il s’agit de faire le ménage dans nos fonds – abondants- de "pseudo-sciences" (note 4), d’avoir peut-être moins de documents mais les bons mais aussi de valoriser enfin avec efficacité les formations en ligne de qualité produites localement. Et, lorsqu’un outil de connaissance, document édité ou autre, de grande utilité nationale existe enfin comme par exemple l’ouvrage récent « Traces d’animaux du Québec, guide d’identification » publié en 2020 par Mathieu Hébert, il faudrait le valoriser et contribuer activement à le faire connaître (note 5).

Mais sur ce sujet essentiel, y compris pour notre santé mentale particulièrement malmenée en ces temps de pandémie et autres menaces à notre survie, il faudrait faire bien plus que donner davantage d’amour à nos collections et le faire sans tarder. Voici ainsi deux magnifiques idées proposées aujourd’hui en toute première analyse par l'organisme Les Primitifs (note 6). Elles auraient sans doute un succès foudroyant si elles étaient offertes dans tout le Québec via nos bibliothèques :

  1. Prêter des boîtes de matériel archéo (contenant par exemple des appareils à faire du feu par friction, ou des mini-arcs en bois) qui pourraient être utilisés en famille ou à l’école.
  2. Rendre accessibles à ceux et celles qui n’en auraient pas les moyens financiers des ateliers de survie en nature. en forêt ou même en milieu urbain.

Et ce n’est qu’un début. Cette nouvelle littératie serait à définir – conjointement avec nos spécialistes locaux – et à enseigner de façon concertée y compris avec l’appui actif de nos bibliothèques.

 

Note 1 : Bien des bibliothèques pourraient s’inspirer pour leur facette « gardienne du patrimoine culturel » de cette initiative individuelle très réussie de partage collectif autour de la mémoire d'un territoire.

Note 2 : La littératie alimentaire est une composante importante de la littératie de l'autonomie. Elle est de plus en plus embrassée par les bibliothèques qui mettent en place des activités et même de nouveaux espaces spécialisés à cet effet (Foodlab). Voir aussi le dossier pour des initiatives québécoises portant sur la littératie alimentaire : https://centdegres.ca/tag/litteratie-alimentaire/.

Note 3 : Ces ateliers sont très nombreux et il serait sans doute à vérifier à ce stade si l’intention sous-jacente est bien consciente, a fait l’objet d’une analyse des besoins particuliers de la population, de concertation avec des organismes locaux sympathisants à cette cause et si une certaine forme de mesures d’impact est envisagée.

Note 4 : Voir https://bibliothecaire.net/2020/06/12/pseudosciences-et-si-les-bibliothecaires-balayaient-devant-leur-porte/. Il est toutefois conseillé aux bibliothécaires scolaires de garder quelques « mauvais livres » pour donner à comparer et aiguiser par la pratique le sens critique (Lankes).

Note 5 : Le bibliothécaire David Lankes indique qu’il faudrait que la bibliothèque contienne autant (sinon plus) de documents et de connaissances qui ont été produites par la communauté que de ressources provenant d’autres communautés ou portant sur d’autres communautés.

Note 6 : Cet organisme mis en place par Mathieu Hébert depuis 2007 rassemble un très grand groupe d’instructeurs, présents partout au Québec. Pour donner une idée de la notoriété de ce groupe et de leur travail, près de 20000 personnes sont abonnées à leur page Facebook. Ils font une sélection de ressources documentaires de qualité et fonctionnent comme une entreprise mais, c'est à souligner, avec des idéaux de service public (« En ce qui concerne les formations régulières, nous maintenons nos tarifs au plus bas puisque notre objectif est la diffusion : nous croyons fermement que ce savoir appartient à l’enfant de la terre qui sommeille en chacun de nous. »)

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