Entretien croisé sur la résistance de milliers de citoyen·nes qui s'organise en Ukraine

On dit souvent que les communs et les pratiques de commoning naissent dans les interstices du capitalisme. En plein cœur de la guerre en Ukraine, cet entretien croisé, réalisé par la Fondation Danielle Mitterrand, démontre à quel point  l'auto-organisation, la solidarité par "en bas" et la présence de réseaux de luttes préorganisés permettent aujourd'hui de soutenir des milliers d'ukrainien·nes.

"Le 24 février 2022, Vladimir Poutine à décidé d'envahir toute l'Ukraine, déclenchant la plus grande guerre en Europe depuis 1945 (...) mais la résistance de milliers de citoyens et citoyennes s'organise (...) le mouvement Longo Maï s'implique activement dans ces élans d'entraide locale et transnationale qui prennent corps."

Qu'est-ce que le mouvement Longo Maï?

  • Un réseau européen de fermes collectives autogérées
    • "Longo Maï est un ensemble d’une dizaine de fermes collectives autogérées en Europe avec une implantation dans 6 pays différents : la France, la Suisse et l’Autriche historiquement, ainsi que l’Allemagne, l’Ukraine et la Roumanie"
  • Un réseau de +200 membres
    • "C’est plus de 200 personnes dans 11 lieux et 6 pays qui vivent et partagent ensemble des activités, qu’elles soient agricoles, artisanales, politiques. Ça existe depuis 1973. Il y a une vocation agricole mais pas seulement"
  • Un réseau de soutien international
    • "Longo Maï, dès sa naissance, a soutenu l’opposition à Pinochet au Chili, ainsi que de très nombreuses luttes dans énormément de pays : le Kurdistan, Madagascar, le Burkina Faso à l’époque de Sankara, la Colombie, l’Ukraine"
  • Un réseau qui crée une économie partagée de communs inaliénables
    • "On a une économie partagée, on a acquis des propriétés qui sont inaliénables, elles appartiennent à tous les membres de Longo Maï"

Comment le mouvement Longo Maï supporte les citoyen·es en Ukraine?

  • Par la mise en place d'évacuations auto-organisées
    • "Dès la première semaine on s’est auto-organisé·es pour évacuer les gens qui fuyaient le conflit pour pouvoir aller dans les pays européens."
    • "[organisation] des trajets en minibus, parce que les grands bus étaient facilement repérables et par peur d’être pris pour cible (...) il y a maintenant une dizaine de bus en circulation qui continuent les évacuations"
  • Par l'accueil des réfugié·es au village
    • "Aujourd’hui plus de 1 000 réfugié·es sont dans notre village de près de 2 000 habitants. On essaie de faire le meilleur accueil possible. Nous avons transformé notre restaurant en cantine gratuite pour les réfugié·es avec 300 repas par jour."
  • En facilitant la co-habitation des villageois ruraux et des réfugié·es urbain·es
    • "Les gens qu’on accueille dans notre village sont surtout des réfugiés des villes. Dans notre village nous avons une vie liée à l’agriculture, au printemps les gens se préparent aux semis au bord des fenêtres"
    • "on a donc essayé de s’organiser pour qu’il n’y ait pas trop de conflits entre les deux populations"
  • Par le développement d'une autonomie alimentaire indépendante des marchands de semences et multinationales
    • "Grâce à l’aide humanitaire on a fait venir des semences de pomme de terre, 25 tonnes de semences pour 450 petits paysans et trois tonnes de maïs non hybride que l'on va distribuer en expliquant l’intérêt de semer du « non-hybride »"
  • Par la protection contre l'opportunisme de l'agro-industrie
    • "Nous sommes persuadés qu’avec la guerre il y a un risque que de gros investisseurs avec des sortes de "plans Marshall post-guerre" ou le lobby pour l'agro-industrie de l’Union européenne, en profitent pour détruire le tissu social dans nos villages."
  • Par la protection de l'agriculture paysanne
    • "Il s'agit donc de continuer de faire de la petite paysannerie qui n’est certes pas très rentable, mais que l'on veut respecter car nous pensons qu’elle a un avenir en cas de changement climatique grave puisqu'elle utilise très peu d’intrants et d’énergies fossiles."

Quelle(s) forme(s) prend la résistance populaire ukrainienne (au-delà de la défense territoriale)?

  • 2 facteurs qui ont favorisé l'émergence d'une grande solidarité
    1. Présence du président:
      • " Zelensky n’a pas fui."
    2. Présence d'une minorité qui a lancé un élan de solidarité: 
      • " un grand élan de solidarité s'est organisé avec tous ceux qui pouvaient souffrir de la situation. Ce n’est peut-être pas une majorité : sur 100 personnes, si 5 se montrent solidaires, ça a déjà un gros impact."
  • Un réseau d'entraide très efficace
    • "On peut assurer nos bus et remplir nos bidons d’essence pour aller chercher les gens sous les bombes gratuitement.
    • Les ordonnances de médecins sont aussi gratuites, des magasins installent gracieusement des rallonges électriques de générateurs, etc.
    • On voit des élans et des gestes un peu partout, chacun à sa mesure."
  • Une forte mobilisation pour prendre soin des gens qui sont au front
    • "Il y a donc des personnes qui ont appelé à nourrir les militaires, à les habiller et à les équiper avec des casques, des gilets pare-balles et des habits chauds"
  • Des restaurateurs qui nourrissent des milliers de personnes
    • "Nous avons un grand nombre de restaurateurs dans la ville de Kharkiv qui font à manger pour 7 000 personnes par jour. Depuis trois semaines, nous commençons à nourrir Zaporijia et à y envoyer des camions de nourriture."
  • Les limites d'un système hiérarchique qui est bien moins préparé à réagir spontanément
    • "les grandes organisations étatiques se sont retrouvées dépourvues, elles n'étaient pas prêtes à y aller.
    • Ce sont des initiatives de volontaires indépendants comme les nôtres, avec des chauffeurs qui savaient où circuler, où demander les informations militaires pour passer les check-points, qui ont pu réagir rapidement et non pas les grandes organisations"
  • La nécessité d'un réseau de confiance, de gens courageux et d'une capacité à réagir sans ordres extérieurs
    • "Nous nous sommes (...) affiliés à d’autres amis, d’autres réseaux militants, notamment liés à l’écologie, avec des personnes en qui nous avions confiance par rapport au danger."
    • "Cela ne peut se faire qu’avec des gens suffisamment courageux"
    • "Cela demande aussi une certaine autonomie et de la capacité à réagir rapidement sans attendre que des ordres viennent d’ailleurs."

Comment fonctionne l'auto-organisation populaire?

  • Utilisation du téléphone
    • "Les premières semaines on ne décollait pas du téléphone."
  • Mobilisation des réseaux de confiance préorganisés
    • "Notre mouvement, Free Svydovets, a déjà l’habitude de s’organiser pour lutter contre le premier oligarque du pays* et contre la mafia du bois. Ce sont des gens, de différentes villes, en qui nous avons confiance et qui se connaissent (...) les gens ont rapidement commencé à renvoyer les personnes dans le besoin vers nous."
    • "même chose avec des réseaux déjà préorganisés, notamment autour de l’antiracisme, du soutien aux Roms ou du féminisme. Plusieurs types de réseaux se donc sont enclenchés."
  • Collaboration de différents réseaux au travers Facebook
    • "Et même entre des réseaux qui n’avaient pas l’habitude de se parler, les gens ont communiqué les différentes informations sur les lieux de solidarité, d’alimentation, etc. à travers Facebook."

Comment accueillir l'impact des traumatismes de guerre?

  • Des traumas qui sont très récents:
    • "Nous savons que l'on a reçu pas mal de gens qui ont perdu leurs maisons ou ont vécu sous l'occupation des Russes et sont traumatisés (...) des personnes qui ont plus ou moins la capacité de garder l’esprit froid, qui évitent de regarder toutes les informations, essayent de bien manger et de bien dormir"
  • Réfléchir à comment les aider à réfléchir à un horizon à court terme (2 à 6 mois)
    • Redonner du travail aux gens:
      • "Il faut chercher un équilibre entre l’état de guerre et le long-terme quotidien. On réfléchit aussi à redonner du travail aux personnes déplacées"
    • Redonner du travail pour sortir du stress traumatique
      • "Leur redonner du travail ce n’est pas qu'un enjeu économique, c'est aussi un moyen de pouvoir sortir des traumatismes de guerre."
    • Redonner du travail pour développer le partenariat, l'économie locale
      • "Par « travail » on veut dire pouvoir proposer de l’activité. La deuxième chose c’est de proposer une activité qui permette de développer le partenariat et qui contribue aussi à l’économie des habitants locaux"
    • Redonner du travail au travers l'autonomie alimentaire
      • "mettre en place des serres pour plus d’autonomie alimentaire, reprendre des banques de produits ou refaire du pain"

En quoi la résistance populaire ouvre d'éventuelles perspectives émancipatrices dans le mouvement Maïdan, dans la transformation de la société ukrainienne?

  • C'est une question très complexe
  • Problématiques liées à la présence des nombreuses armes après la guerre
    • "Le problème, c’est que des personnes vont rester avec beaucoup d’armes après la guerre et l'on se fait peu d’illusions sur les rapports de pouvoirs sociaux quand il y a des armes en circulation."
  • Besoin de se méfier de la vision fantasmée des mouvements de libération armée
    • "On connaît le rôle de héros de guerre ! Que va devenir la contestation de Zelensky qui va devenir un héros national alors qu’il a été porté au pouvoir par des oligarques ? Ce sont des questionnements qui ne vont pas que dans le sens de la sérénité."
  • Nous sommes un mouvement pacifiste, mais nous n'avons pas toutes les informations
    • "On comprend que certaines victoires qui ont lieu actuellement en Ukraine ont donné de l’espoir, mais cet espoir est mitigé. Nous n'avons pas toutes les informations sur le nombre de morts militaires et civils, les crimes de guerre, les violences en tout genre et les viols"
  • Besoin de dialoguer et d'éviter les chambres d'échos
    • "Il va y avoir besoin de beaucoup de personnes prêtes à sortir des nationalismes de propagande, besoin de beaucoup de gens qui se rencontrent, dialoguent, et de ne pas rester cloisonné·es dans ses cercles à soi."

Quelles sont les actions concrètes organisées par le réseau Longo Maï dans le cadre d'une solidarité "transnationale"?

  • Adoption d'une posture de vigilance
    • "on tenait à être vigilants pour réagir rapidement aux demandes exprimées par les membres de Longo Maï en Ukraine"
  • Création d'une toile de soutien divers
    • "Nous avons tissé une véritable toile de soutien matériel et d’aide en tout genre puisque très vite sont arrivés de nombreux besoins :
      • sortir des membres du pays,
      • acheminer des biens matériels,
      • trouver des possibilités de financement pour les besoins exprimés,
      • envoyer des membres de nos coopératives,
      • trouver des personnes qui voulaient bien se déplacer parmi nos partenaires réguliers"
  • Déploiement d'agents de liaison
    • "des gens de Notre-Dame-des-Landes ou d’autres lieux d’autonomie proches de nous, il fallait des personnes
      • pouvant se déplacer,
      • passer du temps là-bas,
      • comprendre la situation,
      • pouvoir aider au niveau logistique,
      • matériellement,
      • passer de l’information et
      • faire du lien avec nos coopératives."
    • "Assez rapidement on a reçu des volontaires français, issu notamment des Zads et luttes locales, qui étaient prêts à
      • venir faire les chauffeurs,
      • la cuisine pour les cantines populaires,
      • réparer des logements pour les déplacé·es."
  • Mise en contact de différents réseaux
    • "Et décliner un certain aspect d’aide avec nos coopératives en rentrant en contact avec différentes organisations et réseaux dans les différents pays, prêts et prêtes à fournir différentes aides pour l’Ukraine."
  • Délibérations collectives au sein du réseau
    • Rencontres régulières
      • "Nous faisons une réunion par semaine depuis deux mois pour évoquer les aspects d’actualité, d'orientation stratégique et des discussions de fond.
      • "Ça se décline sur plusieurs plans à la fois matériels, diplomatiques, au niveau des réfugié.es ou encore de l’accueil dans nos coopératives"
    • Importance de la protection de l'agriculture paysanne
      • "la question de l’alimentation est vouée à prendre de plus en plus de place, comme c’est le cas dans tout contexte de catastrophe, au fur et à mesure que les mois passent."
    • Importance des véhicules et ambulances
      • "pour apporter de l'aide dans les régions bombardées"
      • "pour acheminer de l’aide matérielle et à sortir des réfugié.es et déplacé.es internes"
    • Importance naissante des logements
      • "Un projet est en train de prendre forme pour trouver des logements pour des personnes réfugiées qui resteraient dans les villages de Transcarpatie, trouver des personnes qui peuvent rénover les logements et pouvoir acheminer du matériel de bricolage ou de réparation pour faire ces travaux"
    • Importance du matériel pour nourrir des milliers de personnes
      • "Pour les cantines, se pose la question de savoir comment amener du matériel qui permette de préparer à manger pour de nombreuses personnes, en plus grande quantité."

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